J’ai ressenti longtemps de la honte, notamment depuis mon adolescence. Je veux dire, honte de moi, d’être comme je suis, avec le sentiment de ne pas arriver à agir tel qu’attendu dans plusieurs contextes. L’exemple le plus douloureux : j’ai ressenti de la honte d’avoir été agressée et je gardais le silence.
L’étude sur la qualité de vie de personnes autistes du Québec et de la France[i], indique que près de la moitié des personnes autistes ressentent de la honte d’être autistes et le cachent, que près des trois quarts ont du mal à en parler et que plus d’un tiers déclarent avoir vécu des expériences de violence en lien avec le fait d’être autistes. L’étude explique aussi, que la honte agirait comme un intermédiaire entre le manque de soutien et le bien-être psychologique.
Cette semaine, j’ai lu Autistic Shame: Reflections on an Under-Recognised Determinant of Autistic Mental Health, par Mary Doherty[ii], une personne autiste et médecin. L’article, explique comment la honte se construit chez les personnes autistes et propose des réflexions sur comment la réduire. Notamment, Doherty précise que la honte contribue concrètement à la dépression, à l’anxiété et aux idéations suicidaires. Et souvent, elle opère en silence, sans même qu’on la reconnaisse comme telle.
Comment la honte se construit
Doherty explique que la honte autistique ne vient pas de l’intérieur (donc, elle n’est pas inhérente à l’autisme). La honte est imposée de l’extérieur, construite par des environnements qui évaluent les personnes autistes selon des normes qui n’ont pas été conçues pour elles. Elle s’installe progressivement, à travers des expériences répétées d’exclusion, d’invalidation, de correction. Dans les milieux de soins, dans les espaces sociaux, dans les interactions quotidiennes.
De plus, la honte pourrait, en raison de l’alexithymie[i] être présente sans qu’on la reconnaisse comme telle. Elle peut se manifester par le repli, le masquage, la rage, le silence. Ce silence que je connaissais bien.
En ce qui me concerne, un autre aspect que Doherty propose touche ma propre expérience. Ce sont les échanges de honte dans les interactions sociales. Les différences dans la façon de communiquer des personnes autistes comme la tendance à éviter les conversations sociales conventionnelles peuvent provoquer le rejet. Et ce rejet, à son tour, génère de la honte chez la personne autiste. Un cycle de malentendus mutuels. J’en connais.
Mais qui devrait avoir honte ?
Dans mon livre Aimer dans l’imbroglio, j’ai écrit :
Il n’y a aucune honte à être autiste. Vraiment aucune. Zéro. Par contre, tout auteur de cette violence silencieuse ou bruyante qui sévit contre eux, les autistes, qu’il soit un système, un groupe humain, une collectivité, ou encore un autre être humain — lui, oui, il devrait avoir honte.
C’est une distinction importante.
La honte que portent tant de personnes autistes ne provient pas de l’autisme, elle leur a été imposée, par des systèmes, des pratiques et des regards qui ont longtemps défini l’autisme comme un déficit à corriger, une déviance à normaliser. Doherty le confirme : la honte autistique est externe, apprise. Ce n’est pas une fatalité.
Ce qui peut remplacer la honte
Si la honte s’apprend, elle peut aussi se désapprendre. J’y crois. Et dans ce parcours, parfois, quelque chose d’autre pourrait y arriver: un regard différent sur soi, plus doux, plus juste. Parfois, c’est de la fierté. Pas comme objectif, mais comme une reconnaissance de soi.
Un point important que je retiens de l’article de Doherty est : nommer la honte dans un espace sécuritaire, c’est déjà commencer à s’en libérer.
Son texte parle de l’autocompassion comme antidote à la honte. De façon concrète, elle propose de se donner la permission d’avoir besoin de clarté, de prévisibilité, de solitude, sans interpréter ces besoins comme des failles. Reconnaître que les débordements, les incompréhensions sociales, les effondrements sont des réalités neurologiques et pas des défauts moraux.
C’est exactement ce que j’écrivais en 2018[i], que l’acceptation de soi surgit quand on se découvre tel qu’on est, sans désirer devenir semblable aux modèles de la normalité, sans avoir besoin de simuler ni de dissimuler. Libre d’être dans le monde au naturel, avec ses forces et ses faiblesses.
Cette liberté, c’est ce que les approches de neurodiversité cherchent à nourrir. Non pas nier les difficultés, mais refuser qu’elles définissent la valeur d’une personne.
Se libérer de la honte, ou même être fier de soi, ne veut pas dire que tout va bien ou que la vie est facile. Cela ne signifie pas qu’on ne vit pas de la détresse. Cela signifie se regarder comme un être humain à part entière, aussi précieux que tout autre. Égal à tout autre.
Ce n’est pas un chemin linéaire, mais un parcours vers la reconnaissance de soi, pour se permettre d’exister tel qu’on est, sans s’excuser d’être soi.
[i] Guerrero, L. (2018). Aimer dans l’imbroglio. Lucila Guerrero.
[i] L’alexithymie est la difficulté à identifier et nommer les propres émotions.
[i] Jeanneret, N., Courcy, I., Caron, V., Giroux, M., Guerrero, L., Ouimet, M., d’Arc, B. F. et Soulières, I. (2022). Discrimination and victimization as mediators between social support and psychological distress in autistic adults. Research in Autism Spectrum Disorders, 98, 102038. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2022.102038
[ii] Doherty, M. (2026, 5 avril). Autistic Shame: Reflections on an Under-Recognised Determinant of Autistic Mental Health. PsyArXiv. Version préliminaire récupérée le 10 avril 2026 de https://osf.io/preprints/psyarxiv/kn95m_v1/
[i] Jeanneret, N., Courcy, I., Caron, V., Giroux, M., Guerrero, L., Ouimet, M., d’Arc, B. F. et Soulières, I. (2022). Discrimination and victimization as mediators between social support and psychological distress in autistic adults. Research in Autism Spectrum Disorders, 98, 102038. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2022.102038
[ii] Doherty, M. (2026, 5 avril). Autistic Shame: Reflections on an Under-Recognised Determinant of Autistic Mental Health. PsyArXiv. Version préliminaire récupérée le 10 avril 2026 de https://osf.io/preprints/psyarxiv/kn95m_v1/






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