Le mouvement des créatifs
Extrait de Aimer dans l'imbroglio (2021, p. 117-120)
Le mouvement des créatifs (*)
Tu écoutes les nouvelles qui parlent de toi.
Une émotion étrange te parcourt. On parle de toi. Ton coeur s’agite. Non, ce n’est pas que tu es célèbre, et l’émotion te blesse.
On parle de toi sans te connaître.
Tu écoutes quand même. Tu dis non. Tu dis que c’est faux. Tu es toute seule. Personne ne t’écoute.
Tu écoutes, tu cries dans ta tête. Pour rien.
Impuissante, tu veux pleurer. On parle de toi. Tu pleures.
Les gens s’insultent en ton nom. Être comme toi serait une insulte.
On te dit malade, déficiente, indésirable, à peine humaine, on veut te réparer.
On dit en plus qu’on veut aider. T’aider. Tu pleures ta dernière larme. Tu respires. On veut te guérir et tu te sens en santé.
Difficile de comprendre pourquoi on parle ainsi de toi Sans te donner le droit de te défendre.
Tu respires fort. Tu écris un courriel. Notification en guise de réponse : il est allé à la poubelle.
Tu te rappelles que tu es intelligente et que tu trouveras la façon.
Tu écoutes les nouvelles qui parlent de toi
Qui parlent de toi
Toujours le même message
Tu es malade, déficiente, indésirable, à peine humaine
Tu dois être réparée
Toujours le même message
Qui parlent de toi
Encore une fois cette violence.
Encore une fois, tu cries dans ta tête.Une nouvelle injustice, et puis encore une autre. Tu écoutes. Tu t’indignes. Tu te tiens encore debout. Tu cherches la manière.
Tellement de courriels sans réponse.
Un jour peut-être. Il faut juste un peu plus de temps. Lucila Guerrero, 2018

Les circonstances décrites ci-haut et l’engagement conséquent inspirent souvent la naissance des mouvements. L’urgence. Le désir de prendre la parole. De contester. De se défendre. De crier !

Je suis tannée !

Être à la fois pacifiste et révolutionnaire est possible. La révolution d’idées émergeant d’un groupe qui partage un ressenti semblable peut produire un changement social. Ainsi, un groupe dont les membres ont tous connu et subi de la violence à plusieurs niveaux – en particulier la violence issue de la standardisation, qui sévit sévèrement quand on est hors norme dans une société qui a l’habitude de considérer les divergences comme des déficits – peut constituer un important facteur de changement social.

Pour ce faire, il faut que dans le groupe la compréhension et le partage de la diversité se manifeste par un désir de s’impliquer et de collaborer à l’évolution de ce monde vers le respect et la célébration de nos façons d’être.

Ainsi, les autistes prennent la parole par la création d’un nouveau mouvement.

Pour revendiquer son droit de vivre comme on est et pouvoir être ce qu’on est réellement.
Pour parler de soi à son tour avec les autres acteurs de la societé et abandonner sa position passive d’observateur. Ce n’est pas une mission facile quand on est perçu par la societé comme des êtres « troublés ». Cette vision de déficit et de maladie persiste de nos jours. Pour arriver à rejoindre le grand public, il faudra attendre encore. Même pour mener à bien plusieurs projets en lien avec les autistes, les principaux intéressés demeurent le plus souvent oubliés.

Mais malgré tout, les autistes, êtres créatifs, progressent dans la défense de leurs droits.
Pour certains, les mots ne sont pas très importants. En tout respect, je ne suis pas d’accord.

Les mots peuvent détruire. Les mots ont du pouvoir. Les mots peuvent catégoriser, accuser, salir, blesser, mépriser. Prononcés à répétition, les mots peuvent s’ancrer dans notre mémoire en nous faisant croire que le message qu’ils portent est vrai même quand il ne l’est pas. Ils peuvent nous mener vers une vie épanouie lorsqu’ils sont bienveillants, ou à une vie assombrie lorsqu’ils sont malveillants.

Socialement, les idées qu’ils évoquent peuvent s’insinuer dans la pensée collective, où elles risquent d’être prises pour acquis, d’être considérées comme correctes sans vérification. Elles deviennent alors des clichés, des préjugés.
Il est arrivé que des politiciens s’insultent en se traitant d’autistes. Certains journalistes écrivent sur ce qu’ils nomment « maladie » sans même se donner la peine de vérifier ce qu’ils affirment. Sur la base de cette présomption, ils parleront de la situation des autistes en disant qu’ils « souffrent » ou « sont atteint » d’autisme. Pourtant, il n’y a aucun irrespect à utiliser le mot « autiste ». Il est si simple : un autiste, les autistes, etc.

Les mouvements d’autistes pour les autistes, au Québec et dans le reste du monde, veulent corriger ces discours teintés par plus de 100 ans d’incompréhension. Les autistes veulent briser les mythes et les idées préconçues relatifs à leur intelligence, leurs émotions, leur imagination, leur fonctionnement. Et changer la manière dont ils sont traités.

Avec leur créativité comme seule arme, ils montrent leurs réalisations, grandes ou petites. Ils expriment leur fierté d’être des êtres humains à part entière. Ils essayent de légitimer leur désir de reconnaissance et de participation à la société. Pour cela ils travaillent en ouvrant les portes à l’échange et à la concertation.

Aider sans rien demander en échange est un acte d’amour. C’est fréquent de croiser beaucoup de personnes qui aident d’autres personnes en échange d’un salaire. Il est juste et naturel de demander une rémunération pour faire un travail. Mais donner de son temps, un peu de ses faibles revenus et de ses idées pour une cause est un acte d’amour immense pour les autres.
Se donner soi-même.
Par soif de justice.


(*) Texte autobiographique inspiré de la fondation d’Aut’Créatifs avec mon collègue et ami Antoine Ouellette.

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Lucila Guerrero – Collaboratrice de recherche participative et professionnelle en pair-aidance en autisme. Je partage ici mon blogue, mes publications et mes photos pour promouvoir la neurodiversité et l’affirmation de l’autisme.

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